
En général, on s’échappe par l’humour d’un environnement familial trop guindé. Élevée à Grenoble, dans une famille aux origines française et malgache, Élodie Arnould n’a pas eu à prendre la tangente : le rire, chez elle, était déjà dans le trousseau. Petite, elle rejouait à la perfection les sketchs d’Élie Kakou. Déjà une vocation ; l’humour. Un héritage sans testament ni notaire.
Mais si la scène c’est top, les études, c’est mieux. Du moins c’est la mifa qui le veut. Donc, un petit détour par l’INSA de Lyon, un diplôme d’ingénieure, et six ans chez EDF. Mutée à Marseille, elle pratique le théâtre d’impro pour se faire des amis. Sa marotte de gosse devient vite l’essentiel de sa vie et elle se met à écrire ses premiers sketchs. En semaine, elle calcule des contraintes mécaniques. Le week-end, elle calcule des angles d’attaque : ceux qui font plier une salle. Deux jobs en apparence sans lien. Sauf que dans les deux cas, on part de ce qui résiste pour trouver où ça cède.

C’est au Boui Boui, café-théâtre lyonnais qui a vu débuter Florence Foresti et Jonathan Lambert, qu’elle pose ses fondations. Cinq fois par semaine pendant neuf mois, devant dix personnes comme devant deux cents. Elle y reçoit ce que les écoles nepeuvent pas enseigner : tenir une salle quand elle est vide, et la tenir encore quand elle est pleine.
En 2018, repérée par le producteur Philippe Delmas, elle joue à l’Apollo Théâtre à Paris, d’abord dans la petite salle de 90 places, avant de remplir la grande de 360. Future Grande, son premier spectacle, plante l’échafaudage de son gros oeuvre : une femme qui a l’âge adulte sur le papier mais qui ne s’y reconnaît pas vraiment, coincée entre rendez-vous administratifs, vie de couple et sentiment persistant de ne pas encore tout à fait être « Une Grande ». Le public s’y retrouve immédiatement. Le Parisien la sélectionne parmi ses Étoiles. Elle passe au Montreux Comedy Festival en 2021 et apparaît dans la saison 11 du Jamel Comedy Club.
Son deuxième spectacle, Fécondée, est un pari assez dingue : enceinte de son deuxième enfant, elle crée le spectacle en neuf mois et le joue sur scène durant sa grossesse, une sorte de chantier à ciel ouvert. Disponible en replay sur France TV, il confirme ce qui fait la singularité d’Arnould : une capacité à raconter l’intime, la grossesse, la maternité, le corps qui change, sans jamais tomber dans la confidence molle. Elle n’ausculte pas pour se plaindre. Elle dissèque, amplifie et fait marrer de ce que les autres taisent par pudeur.
Bijou de famille, son troisième spectacle, boucle la boucle et l’ouvre en même temps. Entre famille et vie de couple, elle démonte les traditions comme des bijoux trop lourds à porter. Le titre est une jolie trouvaille : un bijou de famille, ça se lègue, ça pèse, ça brille et ça encombre. On le porte par obligation, on le range par lassitude, on finit par se demander pour qui on le garde. C’est exactement ce dont parle le spectacle : ces choses qu’on reçoit sans les avoir demandées et qu’on doit décider de garder ou de jeter. Ce qui traverse ses trois spectacles, c’est une énergie physique rare, doublée d’une intelligence de la structure. Élodie Arnould ne fait pas que raconter sa vie : elle la met en forme et la fait tenir debout. Elle a reçu l’humour en héritage et en a fait son domaine, vaste et accueillant pour nous autres, sa famille de coeur.
Rendez-vous chez le notaire, euh, au théâtre en octobre : le 8 à Clermont-Ferrand (Opéra) et le 10 à Dammarie-les-Lys (Espace Pierre Bachelet).

Thomas Bernard : Ingénieure chez EDF, théâtre d’impro pour se faire des amis à Marseille… à quel moment vous avez réalisé que l’humour était vraiment votre vocation ?
Élodie Arnould : Je sais pas si c’est vraiment quelque chose que j’ai réalisé. L’humour a toujours été très présent dans ma vie. C’est mon premier match d’improvisation qui m’a rendue accro aux rires du public. Aujourd’hui j’ai besoin d’être sur scène pour raconter le vécu des femmes, des mères, des personnes noires ; pour rire et résister.
Thomas Bernard : Le Boui Boui à Lyon, cinq fois par semaine pendant neuf mois… C’est quoi le pire soir que vous ayez vécu là-bas ?
Élodie Arnould : Un enterrement de vie de garçon ! Avec deux garçons ivres morts, très bienveillants mais surtout très bourrés. Au milieu du spectacle ils ont sorti le champagne et l’un d’eux a fini par vomir dans la salle.
Thomas Bernard : Future Grande, Fécondée, Bijou de famille… Il y a une cohérence évidente. C’est pensé ou construit au fur et à mesure ?
Élodie Arnould : J’aurais adoré dire oui, ça m’aurait fait passer pour une génie avec des visions sur douze ans mais pas du tout. Sinon je serais plus riche et moins stressée. Clairement c’est ma famille qui m’inspire. Mes spectacles, c’est une vie qui avance et moi qui essaie de rendre tout ça drôle, comme une sorte de journal intime pas trop intime du tout. Ça serait ça, le fil rouge.
Thomas Bernard : Écrire et jouer Fécondée enceinte, c’est un défi artistique ou une façon de ne pas laisser la grossesse vous mettre en pause ?
Élodie Arnould : Exactement. Juste avant, j’avais vu Rihanna faire son Super Bowl enceinte et j’avais trouvé ça très inspirant. Ça prouvait que ce n’est pas parce qu’on est enceinte qu’on doit se cacher ou qu’on n’existe plus artistiquement. Et je me suis dit : moi aussi je peux faire un spectacle — avec beaucoup moins de budget ! La grossesse peut vite te transformer en concept. Tu n’es plus toi, tu es une « future mère ». J’avais envie de continuer à être une meuf qui pense, qui râle, qui vanne.

Thomas Bernard : Bijou de famille parle de ce qu’on hérite et de ce qu’on refuse de transmettre. Il y a des choses que vous avez gardées sans l’avoir prévu ?
Élodie Arnould : La passion pour le riz ! Je suis d’origine malgache, enfant j’en avais marre d’en manger tous les jours. Aujourd’hui je n’imagine pas ma vie sans. Mais le pire c’est les comportements qu’on croit laisser et qui reviennent sournoisement. Comme quand je dis « je ne parlerai jamais comme ma mère » et qu’à la seconde où mon fils se met le doigt dans le nez, je hurle « TU VEUX MON DOIGT ? ». On croit s’être déconstruit mais il reste des bugs. Heureusement j’ai aussi gardé l’humour face aux galères.
Thomas Bernard : Votre humour est souvent qualifié de féministe. C’est une étiquette que vous revendiquez ?
Élodie Arnould : J’ai jamais écrit une blague en me disant « celle-là elle est féministe ». Je parle juste de mon ressenti et de ma vie. Visiblement, être une femme noire en 2026 c’est déjà un sujet engagé. Un mec qui fait une blague sur son couple, c’est universel. Une femme, c’est féministe.
Thomas Bernard : Vous faites beaucoup d’impro avec le public. C’est une façon de vous protéger du texte écrit ?
Élodie Arnould : L’improvisation c’est la cour de récré, un endroit vivant. Ça m’empêche d’être enfermée dans mon texte, d’avoir un truc trop propre et contrôlé. Ça me rappelle qu’un spectacle c’est un échange. Je suis pas là pour réciter.
Thomas Bernard : Qu’est-ce que les réseaux sociaux ont changé à votre carrière ?
Élodie Arnould : Ils ont tout changé. Je suis humoriste et je n’habite pas à Paris. Sans réseaux sociaux, ça aurait été très difficile de faire connaître mon travail. Le risque, c’est de commencer à écrire pour l’algorithme, des formats courts qui accrochent vite. Heureusement il reste la scène pour développer des formats plus longs.
Thomas Bernard : Après trois spectacles : y a-t-il un sujet que vous n’avez pas encore osé mettre en scène ?
Élodie Arnould : Oui, plein. Des sujets sur lesquels je n’ai pas encore le recul pour en faire quelque chose de drôle. Parce que sans blague, c’est juste une opinion et il y a les repas de Noël pour ça.





