
Y a des gens qui arrivent sur scène avec une thèse, un manifeste, un angle d’attaque aiguisé comme un Opinel. Pierre Thevenoux arrive avec un Kangoo. Pas le sien, celui de son père, le genre de voiture avec un sapin magique vanille accroché au rétro depuis 2008, un vieux CD de Johnny coincé dans l’autoradio et une boîte de Ricoré qui traîne dans le coffre au cas où. Ce break classe moyenne qui, après un mois chargé en réparations, fera basculer la famille du côté de la France d’en bas.
Quelques phrases, une image, des persos et déjà t’y es ! Où ça donc ? Bah, dans ce territoire social flou où l’on n’est ni vraiment dans la dèche ni vraiment confort. Ce grand ventre mou de l’Hexagone entre le barbecue chipos du dimanche et les apéros au rosé pas frais, que les humoristes engagés survolent trop vite pour aller planer plus loin. Pierre Thevenoux, lui, y plante son micro. Normal : c’est chez lui.
Poitiers, master en management international – le genre de diplôme que tes vieux affichent fièrement mais que t’expliques encore à tonton entre deux vannes sur les jeunes qui veulent pas bosser –, stage en Espagne, boulots au Mexique, au Cambodge, videur de poissons à La Rochelle, père Noël dans un cirque, conciergerie digitale co-fondée à Paris… Wow ! En v’là un C.V. qu’a moins la gueule d’un parcours pro qu’une soirée en descente de seum où tu déballes tes galères autour d’un saucisson-brie.

De toute façon, Pierre, c’est pas lui qu’a décidé d’être humoriste. Ce sont ses potes. Le genre de vocation qu’on te révèle entre deux Suze. Depuis, docile, Il observe, accumule, restitue. Gros atout quand même : il se place pas en surplomb pour dauber sur son prochain. Il est dedans, avec toi, à la table en plastique un peu bancale parce que le pied s’enfonce dans le gazon. Saison 9 du Jamel Comedy Club, Point-Virgule, Olympia avec Marina Rollman et Paul Taylor, chroniqueur dans L’Humour d’Inter de 2021 à 2024 : la trajectoire est classique dans sa forme, singulière dans son ton. Pierre Thevenoux est marrant… normalement, son premier spectacle, joué plus de cent fois, pose la couleur : l’honnêteté d’un type qui promet rien qu’il ne puisse tenir, pas comme tes collègues qui te disent, ce soir, on fait mollo et tu finis en GAV archi paf à taper le carton avec un S.D.F.
Son deuxième spectacle, Life Coach, pousse le paradoxe un cran plus loin. Le néo-beauf assumé (genre mec qui parle développement personnel entre deux débats sur la cuisson des merguez) dissèque l’industrie du bien-être et ses injonctions à TOUT réussir, boulot, couple, moi intérieur. Le truc où tu dois être zen et musclé alors que t’as du mal à finir ton dimanche sans t’endormir devant la télé. Pas pour en faire une tribune, non, juste des blagues. Des bonnes. Celles qui font rire d’abord, réfléchir après. Mais attention, sans forcer la seconde étape.

En fait, ce qui distingue Thevenoux des comiques lambada, c’est une chose assez difficile à fabriquer : la sympathie comme outil dramaturgique. Il n’a pas l’air de faire son show ; ses spectacles ressemblent à une discussion enfumée qui s’éternise après le dessert quand plus personne a la force de débarrasser le plat à raclette. Alors que t’es en confiance, il glisse ses lames avec une précision de métronome, un incroyable sens de l’escalade narrative qui va crescendo puis sans qu’on le voit venir, bim, l’embuscade : tu te marres... C’est peut-être ça, en définitive, le secret de Pierre Thevenoux : il ne cherche pas à être autre chose que ce qu’il est. Et ce qu’il est, c’est drôle. Enfin, normalement...
Life coach, du 15 janvier au 19 décembre : les jeudis à 19h30 et quelques samedis à 19H45 au théâtre Le République, Paris 3e.
Thomas Bernard : Votre C.V., c’est vraiment votre matière première ? Ou vous en rajoutez un peu pour la scène ?
Pierre Thevenoux : Tout ce que je raconte part de vraies histoires, j’accentue volontairement pour rendre ça drôle, mais j’ai vraiment fait plein de petits jobs un peu bizarres et mes parents avaient vraiment un magnifique Kangoo bleu turquoise !
Thomas Bernard : Monter sur scène, ce n’était pas votre vocation. Est-ce que ça change quelque chose dans votre rapport au public ?
Pierre Thevenoux : Je pense que le fait que j’aie commencé le stand-up un peu tard et un peu par accident me permet d’avoir eu une vie assez proche de celle du public qui vient me voir, donc c’est peut-être plus facile de s’identifier ou de se reconnaître qu’avec quelqu’un qui est sous les projecteurs depuis qu’il a 12 ans et demi !
Thomas Bernard : Votre premier spectacle s’appelle Est marrant… normalement. Mettre le doute dans le titre, c’est une stratégie ou une vraie inquiétude ?
Pierre Thevenoux : C’est de la lâcheté pure, je prends une assurance, comme ça si les gens rigolent pas, j’avais prévenu ! Mais bon, j’ai pas reçu de plaintes donc les gens doivent rigoler assez pour pas m’en vouloir.
Thomas Bernard : Avec Life Coach, vous vous attaquez au développement personnel. Cible facile ? Ou vous essayez d’aller au-delà de la caricature ?
Pierre Thevenoux : Je n’avais pas d’idée de titre, donc j’ai appelé ça Life Coach mais je parle pas trop d’eux, je traite les mêmes sujets par contre : santé mentale, bienêtre, mort, etc. Que des sujets fun ! Enfin je fais aussi vie de couple et vie de famille.
Thomas Bernard : Vous parlez de malaise, de gêne, de petites humiliations. C’est thérapeutique pour vous ? Ou juste très efficace comiquement ?
Pierre Thevenoux : Ça doit être un mélange un peu des deux et j’aime bien commencer par me tirer dessus avant de tirer sur les autres.
Thomas Bernard : On a l’impression que vous racontez des choses très personnelles sans jamais tomber dans le pathos. Vous avez des limites que vous refusez de franchir ?
Pierre Thevenoux : Je ne me suis pas fixé de limites consciemment mais peutêtre inconsciemment, je ne suis pas là pour choquer les gens ou pour faire ma psychothérapie avec eux, je suis là pour les faire rire, c’est ça la fonction première mais j’aime bien parler de sujets qui m’obsèdent ou me font peur.

Thomas Bernard : Il y a une vraie tendresse dans votre regard, même quand vous vous moquez. C’est important pour vous de ne jamais être cruel ?
Pierre Thevenoux : Oui c’est important ! J’ai toujours aimé vanner, taquiner, c’est comme ça que je me défendais quand j’étais petit, et parfois j’en faisais peut-être un peu trop mais en vieillissant je crois, en tout cas j’espère, que j’arrive à bien doser et que les gens ne sont pas vexés.
Thomas Bernard : Votre humour repose sur le rythme et les silences. C’est travaillé consciemment, ou découvert sur scène ?
Pierre Thevenoux : Je peux vous faire la belle réponse bien classe de « c’est des années de travail et de rigueur quotidienne » mais en vrai, non. Ça s’est fait un peu naturellement sur scène.
Thomas Bernard : Aujourd’hui beaucoup d’humoristes parlent d’eux. Comment vous faites pour que votre «moi» ne soit pas juste anecdotique ?
Pierre Thevenoux : Eh ben en vrai, aucune idée, je ne théorise pas trop ce que je fais et je n’analyse pas trop non plus.
Thomas Bernard : Vous avez fait France Inter avec Moi ce que j’en dis.... Qu’est-ce que la radio vous a appris que la scène ne pouvait pas vous donner ?
Pierre Thevenoux : Une certaine rigueur et l’obligation de respecter des deadlines, chaque semaine il faut pondre une chronique, et même si elle a l’air nulle, il faut aller la faire et y croire même si on la sent pas trop !
Thomas Bernard : Votre humour n’est jamais vraiment agressif. C’est un choix ? Ou une limite que vous n’osez pas franchir ?
Pierre Thevenoux : Ni un choix, ni une limite, je fais un peu comme je le sens. peut-être que d’ici un an je ferais un spectacle d’une heure sur le néo-nazisme, c’est pas prévu normalement, mais on sait jamais.
Thomas Bernard : Vous vous voyez un jour faire quelque chose de plus frontal, quitte à moins faire rire ?
Pierre Thevenoux : Il est possible qu’en vieillissant j’aie ce syndrome classique du clown qui ne veut pas que faire rire et commence à se prendre pour un philosophe ! J’essaie de retarder l’échéance le plus tard possible mais à tout moment je peux péter un CÂBLE et commencer à faire des conférences TED avec un t-shirt un peu trop moulant pour dire aux gens que se lever à 3h30 du mat, c’est la clé de la réussite.
video : https://www.youtube.com





