
Doukellidonktan Juliette Arnaud, hein ? Bah, peut-être parce qu’elle est de celles qui vivent dans les livres. Dans une maison où les mots circulent comme des étourneaux un soir d’été, où ça tchatche sans sieste ni trêve. Peut-être aussi parce qu’entre une mère professeur de lettres classiques et un père chef de chantier, la littérature d’un côté, le béton de l’autre, Juliette Arnaud a pas voulu choisir et bim, elle a fait dans la combinatoire façon Queneau. Tiens, t’as déjà vu une baraque tenir debout avec juste des mots ? Non ? Bah va voir celle de Juliette, c’est pas du pavillon Bouygues.
Sciences Po, lâché au bout d’un an – logique, on referme toujours et sans regret un roman qui nous lourde – elle file au Cours Florent. Elle y tombe sur Corinne Puget et Christine Anglio, ses futures complices de galères, de gloire et surtout de fous rires. Pas de rôles intéressants à l’horizon ? Elles écrivent ce qu’elles auraient voulu lire. Arrête de pleurer Pénélope sort de cette frustration-là et, spoiler, va cartonner… Quoi ? Du Marivaux version années 2000, jean troué, chardonnay et nokia qui vibre ? Non, du Fleabag époque Loft Story 1 : des copines cabossées, fun et loin d’être parfaites.
Entre les tournées, tranquille, elle se glisse au ciné. Scénariste, actrice, autrice, tout ça sans moufter, comme si écrire ou jouer pour les autres c’était aussi naturel pour elle que bouquiner. Question écriture perso, Juliette n’est pas en reste ; Arsène (2012), première pierre posée. Puis Comment t’écrire adieu (2018) : quatorze chansons, quatorze entrées dans le dictionnaire de ce que R. a jamais daigné expliquer. Pas une liste à la Prévert pépère, mais un Prévert qui aurait eu un abonnement Spotify et une thérapie en stand-by. Maintenant, comme avant (2019) : des familles qui se fissurent, des mères qui se font la malle, et les personnages qui continuent à faire des blagues pendant que les murs lâchent. Du Sagan, oui, mais avec les fenêtres ouvertes à cause du chat qu’aime pas l’odeur de la clope.

S’ensuit France Inter, “Par Jupiter, C’est encore nous” avec Charline Vanhoenacker. Elle y parle des livres comme personne : sans condescendance, sans chapelle, sans ce surplomb de petit maître qui te fait sentir un rien cancre. Parce que pour elle la littérature, c’est pas un édifice patrimonial qu’on visite en chuchotant, c’est un chantier permanent, ouvert à toi, à moi, à tout le monde. Depuis 2024, “La Dernière” sur Radio Nova. Chaque dimanche, elle coule le béton entre Annie Ernaux et l’info du lundi matin, entre Brontë et un fait divers, entre Nelly Kaplan et une ministre. Ce qui prend n’appartient plus aux oeuvres ni à l’actu, c’est une troisième chose, une vérité nouvelle. C’est peut-être pour ça qu’elle conclut toutes ses chroniques avec son épitaphe. Une phrase tombale, drôle et définitive qui clôt chaque billet. C’est pas un point final, non, c’est une prise de pouvoir ; Juliette Arnaud résiste et signe. Et cette signature ressemble moins à une chute qu’à un acte d’auteur, moins à une oraison qu’à un bouquet de fleurs balancé sur scène après le dernier rappel.
Enfin, “La Fabrique”, avec Ramzi Assadi. Pas l’inspiration avec un grand I, la foudre divine et les muses dans les vapes. Le vrai boulot. Les ratages, les détours, les idées bancales qu’on rafistole avec trois bouts de ficelle. Un chantier sans casque, quoi ; on voit les gravats, les fissures. Juliette est exactement à sa place là-dedans : du côté des échafaudages plutôt que des plaques commémoratives.
En fait, ce qui traverse toute sa carrière, c’est une même exigence : que les mots servent à quelque chose. Pas à décorer les salons. À déshabillerles rois. Et si comme elle, tu aimes les pavés (300 pages minimum), n’oublie pas ce qui se trouve dessous : la plage.
Qu’est-ce que je veux dans la vie ? Des mots doux, des mots drôles. Je les trouve souvent sur Radio Nova, dans l’émission “La Dernière”, chaque dimanche à partir de 18 heures, dans la voix de Juliette Arnaud.

Thomas Bernard : Quelle place tient le rire dans votre vie ?
Juliette Arnaud : J’ai toujours choisi les gens que j’aimais, en amour comme en amitié, sur leur capacité à me faire rire. Mon père était très drôle, mon frère aussi. Insupportables tous les deux, par ailleurs. Mais à bonne école. Chez nous, le rire était vraiment au centre de tout
Thomas Bernard : Ça change quoi de travailler avec des humoristes pros ?
Juliette Arnaud : Le rire devient un métier. Il faut que ça sorte, quotidiennement ou hebdomadairement. Ce n’est plus un trait de caractère, c’est une obligation. Ce n’est pas pareil.
Thomas Bernard : Et quand l’humour devient-il problématique ?
Juliette Arnaud : Quand je ne les crois pas. Ils disent : c’est du second degré. Dans ma tête je me dis : mon cul. Tu fais des blagues misogynes parce que t’es misogyne, c’est tout. Je ne te crois pas dans ma chair. C’est ou je les gobe, ou pas. Il m’est impossible d’admirer quelqu’un qui me fait rire mais pour qui je n’ai aucune estime. Le rire ne me vient pas.
Thomas Bernard : Grande lectrice de romans, que pensez-vous de votre complice Guillaume quand il déclarait ne pas aimer la fiction ?
Juliette Arnaud : Je trouvais ça monstrueux et débile. La fiction est écrite par des gens vrais qui ne peuvent produire que de la vérité. Mais Guillaume a changé d’avis depuis qu’il en lit et en écrit. Moi, je suis une mystique. Des issues de secours, j’en cherche désespérément. La fiction en est une.
Thomas Bernard : Une issue de secours à quoi ?
Juliette Arnaud : À la peur, à la solitude, au temps qui passe, au deuil. Au principe même de la vie. Tout le monde a beaucoup de chance que j’aie choisi la fiction plutôt que la religion, la secte ou le meurtre en série. Franchement, je ne fais pas le mal.

Thomas Bernard : D’où vient ce goût de l’écriture ?
Juliette Arnaud : Parce que je lisais énormément. Quand les livres sont ton vrai monde, écrire paraît naturel. Les premiers textes que j’ai écrits, c’était des histoires pour mon frère. Faire de l’écriture un métier, c’est arrivé plus tard, par une série d’accidents heureux.
Thomas Bernard : Comment vous travaillez concrètement ?
Juliette Arnaud : Il faut accepter d’être entre éveil et e n d o r m i s s e m e n t . J’adore ce moment où une partie du cerveau continue de faire des associations. Edison faisait des siestes avec des boules de métal dans la main. Le bruit de leur chute le réveillait au bon moment. Moi, je préfère dormir que trouver les choses.
Thomas Bernard : Arrête de pleurer Pénélope, c’est né comment ?
Juliette Arnaud : On était allées chercher une pièce avec trois personnages féminins qui se battent. Il n’y en avait pas. Littéralement pas. On avait trouvé une pièce québécoise avec deux garçons, et les garçons se sont tirés du projet, ce qui nous a vachement vexées. C’est la vexation qui nous a allumé l’énergie. Juste pour leur prouver qu’ils avaient eu tort de se tirer.
Thomas Bernard : Vous aviez des limites sur l’humour dans la pièce ?
Juliette Arnaud : Il y avait des vannes qu’on a enlevées parce que toutes les trois on a eu la même sensation : on est en train de ramener les gens où, là ? On maîtrise pas. Si on l’a senti toutes les trois, c’est qu’il y a un truc qui va pas. On les a enlevées. On a le droit de se tromper.
Thomas Bernard : Comment vous travaillez vos chroniques à Nova ?
Juliette Arnaud : Je ne construis pas des ponts, je cherche des ponts. Je pars de personnages fictifs, je tourne autour d’une idée venue de l’actualité. Dans quelque temps, je pourrai regarder tout ça de loin et je verrai un gigantesque autoportrait.

Thomas Bernard : Vous invitez qui à Nova ?
Juliette Arnaud : Des gens qui ne sont pas en promo. Pas des acteurs payés pour vendre leur soupe. Des gens qui y croient dur, qui ont bossé leur sujet, qui ont un savoir qu’on n’a pas.
Thomas Bernard : Vous finissez chaque chronique par votre propre épitaphe. C’est gai.
Juliette Arnaud : C’est devenu une blague avec Ramzy. Je venais de dire une énormité, je disais : elle n’avait jamais rien compris à grand-chose. Ça le faisait rire. Maintenant c’est ma morale de l’histoire. À la fin, je suis morte, mais c’est moi qui gagne.
Thomas Bernard : Les gens, ça les met mal à l’aise ?
Juliette Arnaud : Quand je dis que j’aime traîner dans les cimetières, les gens me regardent comme si je disais que j’aimais boire le sang des chatons. Je comprends pas pourquoi ils ont peur comme ça. Si les gens passaient plus de temps dans les cimetières, ça irait mieux. Ce n’est pas forcément de la terreur pure.





