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Laélia Véron - Small talk & big lol

20/07
 
 
Autant vous prévenir dès le départ, Laélia Véron n’est pas humoriste mais linguiste. En gros, elle démonte les phrases comme d’autres démontent des moteurs : pour voir ce qu’il y a sous le capot – et surtout comment et à quoi ça carbure. Maîtresse de conf à l’université d’Orléans, pointure en stylistique et en analyse du discours, elle s’intéresse à la langue telle qu’on la pratique pour de vrai et la traque dans les médias, en politique, sur Twitter, dans les bouquins ou au café du coin. Ses cibles pref’ ? Les mots banals, les expressions toutes faites, les petites combines linguistiques qui en disent long sur qui parle, qui décide et qui ferme sa gueule.  
 
Depuis quelques années, elle s’emploie aussi à faire sortir la linguistique du placard universitaire. Dans ses livres, ses chroniques, ses conférences ou ses prises de parole publiques, elle martèle un truc tout bête mais qu’on oublie vite : le langage, c’est jamais innocent. Ça façonne le monde, ça répartit les rôles, ça met certaines voix en lumière et ça en étouffe d’autres.
 
 
Elle fait notamment partie du collectif des Linguistes atterrées, une bande de chercheuses et chercheurs qui passent au scanner le discours politique contemporain – éléments de langage, euphémismes, bidouillages lexicaux – pour montrer comment les mots servent à faire avaler des réformes, à camoufler des violences sociales ou à faire passer des choix idéologiques pour des
évidences naturelles. Un boulot de décryptage salutaire, histoire de rappeler que non, ce ne sont pas “juste des mots”.
Avec « T’es sérieuse ? » Problèmes politiques de l’ironie (coécrit avec le philosophe Guillaume Fondu), Laélia Véron s’attaque à un autre gros morceau : notre addiction collective au second degré. Aujourd’hui, tout est potentiellement ironique. On se marre avant d’avoir pigé. On balance des guillemets invisibles partout. On se planque derrière le fameux “roh ça va, je rigolais”. Mèmes, punchlines, sarcasmes, clins d’oeil en rafale : l’ironie est devenue notre position par défaut. Mais au fond, ça produit quoi, cette ironie permanente ? Ça sert à quoi, vraiment ? Arme critique ? Coquetterie intellectuelle ? Bouclier émotionnel ? Ou parfois simple technique d’évitement pour ne pas avoir à se mouiller ?
 
Le livre slalome entre philo, culture pop, réseaux sociaux et histoire des idées – de Socrate aux mèmes – pour montrer que l’ironie peut être un super outil d’émancipation… mais aussi un canapé bien moelleux où se vautrer. Une façon de rester au-dessus de la mêlée. De ne jamais parler cash. De ne jamais s’engager franchement. À force de tout dire avec un petit sourire en coin, est-ce qu’on ne finit pas par ne plus rien affirmer du tout ? Sans faire la morale, T’es sérieuse ? propose une enquête nerveuse et accessible sur nos manières de parler et de débattre. Un bouquin qui questionne ce que notre passion pour le second degré raconte de l’époque : une société méfiante envers les grands discours, très balèze en sarcasme, beaucoup moins en prises de position claires – et parfois un peu larguée quand il s’agit de faire du commun, ou du rire ensemble…
 
Thomas Bernard : Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire un livre sur l’ironie aujourd’hui ?
Laélia Véron : Je m’intéresse depuis longtemps à l’humour politique et à l’effet de la vanne. J’ai travaillé ces questions dans ma thèse sur Balzac, puis je me suis tourné vers le monde médiatique contemporain, notamment en participant aux équipes de Charline Vanhoenacker sur France Inter et de Guillaume Meurice sur Nova. Plus largement, je travaille sur les liens entre langage et pouvoir. L’humour politique pose très concrètement la question de sa capacité à interroger, titiller ou déstabiliser le pouvoir, voire à constituer un contre-pouvoir. Les polémiques autour de Guillaume Meurice ont montré que ces questions de langage et de pouvoir ne sont pas abstraites, mais profondément concrètes.
 
Thomas Bernard : Qu’entendez-vous par « problèmes politiques de l’ironie » ?
Laélia Véron : Il est frappant qu’une vanne d’humoriste devienne une polémique politique discutée jusque dans des lieux comme l’Assemblée nationale. On attribue aujourd’hui une fortedimension politique à certaines paroles humoristiques, que ce soit pour les valoriser ou pour les condamner. Les humoristes eux-mêmes sont ambivalents : ils revendiquent quelquefois ce rôle politique, tout en étant sommés de l’assumer, tout en rappelant qu’ils cherchent avant tout à faire rire. Dans le monde universitaire aussi, l’ironie est souvent exaltée comme parole de liberté et de contre-pouvoir, dans une tradition héritée de Voltaire. J’ai voulu observer concrètement ce que cela produit, à partir de cas précis où parole ironique et parole politique se croisent.
 
Thomas Bernard : Quelle différence entre ironie, sarcasme et cynisme ?
Laélia Véron : L’ironie se définit par le contexte : on peut dire la même chose avec un sens totalement différent selon qu’on est ironique ou non. Elle consiste souvent à reprendre la parole de l’autre sans y adhérer, pour en montrer l’absurdité. Nous la définissons comme une « mention critique ». Le cynisme apparaît lorsque l’ironie devient une fin en soi : toutes les paroles sont jugées insuffisantes, dans une posture de surplomb. Politiquement, c’est une position dangereuse, car elle disqualifie tout discours et se place hors du monde social.
 
Thomas Bernard : Le premier degré a-t-il disparu ?
Laélia Véron : L’ironie est souvent présentée comme l’inverse de ce que l’on pense, mais elle est en réalité plus ambiguë. Elle exprime parfois une simple distance critique sans explicitation. Par exemple, lorsqu’on diffuse une parole jugée ridicule sans la commenter, le rire suffit. L’ironie est très efficace pour critiquer, mais elle n’explicite ni les fondements de cette critique ni ce qu’il faudrait en conclure positivement. Lorsqu’elle devient une dérision permanente, elle peut glisser vers un cynisme proche de la post-vérité, où il n’y a plus ni vrai ni faux, seulement des pirouettes.
 
 
 
 
Thomas Bernard : L’ironie crée-t-elle de l’entre-soi ?
Laélia Véron : Oui, mais c’est aussi l’un de ses atouts. Comprendre une référence donne le sentiment d’être actif et de faire partie d’une communauté. Lorsqu’elle est politique, cette référence renforce le partage de valeurs communes. Même si cette logique est critiquée, elle peut être rassurante : rire ensemble, se reconnaître dans un même camp, se sentir compris.
 
Thomas Bernard : Ne distingue-t-on plus politique et comique ?
Laélia Véron : Les discours politiques et humoristiques s’entrecroisent de plus en plus dans les médias, ce qui brouille les frontières. Cette situation est liée à une dévalorisation de la parole politique, jugée stéréotypée ou vide. On va alors chercher du sens politique ailleurs, notamment chez les humoristes. La critique passe souvent par l’ironie plutôt que par un discours explicite ou des propositions alternatives.
 
Thomas Bernard : Pourquoi l’ironie crée-t-elle tant de confusion sur les réseaux sociaux ?
Laélia Véron : À l’écrit, il manque les indices de l’oral. Les smileys et signes d’ironie restent ambigus et peuvent eux-mêmes être utilisés ironiquement. L’ironie repose de toute façon sur cette instabilité : elle peut toujours se retourner sur elle-même.
 
Thomas Bernard : Et les mèmes ?
Laélia Véron : Les mèmes jouent sur la référence et la répétition. Certains portent un message critique décodable, d’autres ne sont plus que de la référence pour la référence. À ce stade, l’ironie cesse d’être une mention critique. Cela pose toujours la même question : y a-t-il encore quelque chose à comprendre, ou seulement un clin d’oeil ?
 
Thomas Bernard : Une consigne pour vivre au premier degré ?
Laélia Véron : Vivre au premier degré serait assez angoissant. Nous avons besoin de l’humour et de l’ironie. Il faut simplement se demander ce qui mérite d’être pris au sérieux. L’ironie doit rester un moyen de réfléchir à ce que chacun choisit de prendre au sérieux.
 
 
 
 
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