Accueil / Strip et Strapontin / Giedré - Comptines & chevrotines

Giedré - Comptines & chevrotines

02/07
 
 
Méfiez-vous des filles à guitare acoustique. Surtout de celle-là. GiedRé. Dégaine d’étudiante en droit égarée dans un open mic ; air innocent, petite robe sage, sourire poli. Soudain un accord de do majeur. Une voix d’ange caresse vos tympans. Et avant d’avoir compris ce qui vous arrive, vous riez jaune, jaune pisse. De la mort. De la prostitution. Des violences policières... Avec une légèreté de dentellière et une précision de drone ukrainien, GiedRé vient d’atomiser votre bonne conscience.
 
GiedRé, de son vrai nom Giedrė Barauskaitė, née en 1985 dans un appartement de Vilnius alors encore soviétique, est une anomalie douce dans le paysage de l’humour français à cordes. Quelque part entre la chanson populaire humaniste et la provocation frontale, pile entre un Pierre Perret qui aurait bien vieilli et un Didier Super à couettes. Une forme aimable pour une cruauté tranquille : chaque chanson est une comptine légère, chaque comptine contient sa charge de plombs.
 
 

 
Son histoire commence dans un monde où les petits pois en boîte sont un luxe réservé aux apparatchiks. Une mère traductrice, un grand-père au Parti, un oncle passé par la prison pour avoir résisté à l’URSS : une petite enfance lourde d’histoires. Presque trop épaisse pour tenir dans une frêle ritournelle. Elle débarque en France à sept ans, passe par Strasbourg, entame des études de droit puis bifurque vite et loin. Théâtre. Cours Florent, ENSATT. Et des chansons, plein de chansons, dans des bars, des caves ou des salles interlopes, sans trop savoir qu’elle a déjà trouvé sa voie et son style.
Son premier album autoproduit se vend en quelques semaines. Autarcique convaincue, elle refuse les offres trop propres de l’industrie musicale, préfère garder la main sur tout ; fabrication, diffusion, promo et tournées. Huit albums plus tard, dont Chansons romantiques au piano en 2021, elle a inventé un format bâtard : un mix de music-hall, de stand-up et d’attentat à la pudeur morale. Sa méthode est simple, presque perfide : prendre les sujets les plus durs et les glisser dans des mélodies apaisantes. L’oreille se détend, le corps suit... et puis vlan, nous voilà criblé.e.s de doutes.
 
Cynique, GiedRé ? Permettez-moi d’en douter... Installée depuis 2017 à Anduze, dans les Cévennes, avec Pierre-Emmanuel Barré, elle ancre aussi son travail dans un lieu. Ensemble, ils créent le festival Lol & Lalala : trois jours mêlant humour et musique, artistes confirmés et émergents, exigence et ouverture. Un projet local, collectif, généreux et politique, une utopie de rires et de bons sons dans un des plus beaux coins du Gard.
Grandir entre deux langues, deux régimes, c’est apprendre deux manières de dire et de taire. Comprendre que les mots peuvent caresser et trouer. Qu’une mélodie douce et un discours politique enjôleur fonctionnent exactement pareil ; ils attendent que vous ayez baissé la garde pour vous vriller la cervelle. La seule différence, c’est que pour GiedRé, vous voilà prévenu.e.s.
 
 
 
Thomas Bernard : Vous êtes née à Vilnius alors en URSS. Quel lien faites-vous entre cette histoire personnelle et votre humour ?
Giedré : Je ne sais pas trop si je pourrais vraiment faire un lien entre ces choses. Il faudrait un master en sociologie et beaucoup de temps, mais vous devez boucler ce numéro très bientôt. Ce que je peux dire, c’est que le français n’étant pas ma langue maternelle, les mots n’allaient pas de soi, et ça a joué un rôle dans mon écriture. Manier une langue apprise reste toujours jubilatoire. Il y a une pression à bien s’exprimer, mais paradoxalement aussi un sentiment de liberté ; on a toujours l’impression d’avoir le droit de se tromper. Je pourrais toujours dire que je ne savais pas que qualifier quelqu’un de grosse chiasse visqueuse est insultant. D’ailleurs le lituanien ne comporte pas de gros mots. On s’insulte en se traitant de farine non moulue. Peut-être que je venge cette lacune linguistique, qui sait.
 
Thomas Bernard : Vous avez commencé par des études de droit avant de bifurquer vers la scène. À quel moment ce changement s’est-il imposé ?
Giedré : Je voyais les procès des causes perdues comme une tribune pour parler de dysfonctionnements structurels, ces grandes causes qui nous font écrire No Future sur notre sac au Tipp-Ex. Je n’ai pas pu poursuivre ces études, mais j’ai trouvé dans le théâtre la même exigence de défendre un personnage sans le juger. Puis dans mes chansons, j’ai trouvé une tribune où je suis entendue. Les micros, c’est pratique pour parler plus fort que les autres.
 
Thomas Bernard : Votre travail repose sur un contraste entre douceur musicale et dureté des thèmes. Est-ce une façon de tenir à distance, ou d’aller plus frontalement dans les choses ?
Giedré : Je n’aurais pas pu faire semblant d’être une grosse déglingo qui casse des guitares, ça doit être très fatigant. Je suis quelqu’un de plutôt calme, et je mets ma colère dans le texte plutôt que dans la musique. La forme ne reflète pas le fond, mais je fais ce que je peux avec les 4 accords que je sais jouer.
 
Thomas Bernard : Vos chansons mettent le public dans une position inconfortable : on rit, puis on se demande si on aurait dû. Cette gêne est-elle recherchée ?
Giedré : On ne sait jamais ce que les gens doux et sages ont dans la tête, restez sur vos gardes ! Je ne crois pas chercher la gêne. Tout ce que je chante, les gens le savent déjà. Mais grâce au rire, on peut aborder des sujets trop sombres pour qu’on en parle souvent. J’ai lu que le rire et les larmes sont régis par la même zone du cerveau. Je préfère que le public rie de gêne plutôt que tout le monde ressorte en larmes.
 
Thomas Bernard : Y a-t-il des sujets que vous refusez de traiter, ou que vous n’osez pas approcher ?
Giedré :Il y a des sujets pour lesquels je n’ai pas encore trouvé le bon angle, et ça me frustre. Ça faisait des années que je voulais faire une chanson sur les pédocriminels, et récemment ça s’est débloqué : j’ai écrit « Où (ne pas) mettre sa bite » pour La Dernière à Nova. Donc je ne perds pas espoir. Des sujets que je m’interdis ? Non, il n’y en a pas. Pour quoi faire ?
 
Thomas Bernard : Vous vivez à Anduze depuis plusieurs années. En quoi ce cadre influence-t-il votre création ?
Giedré : Au début, j’ai eu peur de ne plus réussir à écrire. Mon écriture parisienne était le résultat de toute la violence qui m’entourait quotidiennement. C’est plus difficile de ressentir la violence du monde quand on est entouré de forêt et qu’on n’entend que le bêlement des brebis. C’est dangereux aussi ; on pourrait presque croire que tout va bien. Il faut rester en lien avec l’actualité, lire, s’informer. Sinon on risquerait d’être heureux. Chômage technique.
 
 
 
Thomas Bernard : Le festival Lol & Lalala, que vous coorganisez avec Pierre-Emmanuel Barré, mêle humour et musique. Qu’est-ce que cette hybridation apporte ?
Giedré : L’idée nous a été soufflée par d’anciens voisins : « Vous êtes des artistes, vous devez connaître d’autres artistes qui pourraient venir faire leurs trucs ici, non ? » C’est très chouette de faire venir des humoristes et musiciens géniaux dans notre village. Ça m’a rendue beaucoup plus reconnaissante envers les gens qui m’accueillent quand je vais jouer quelque part. J’ai aussi mené des ateliers d’écriture au collège d’Anduze avec des ados pendant plusieurs mois et on compte continuer à travailler avec les associations locales.
 
Thomas Bernard : Vous avez publié une bande dessinée autobiographique. Qu’est-ce que ce médium vous permet d’exprimer différemment ?
Giedré : J’y ai vu des parallèles avec mes chansons : les dessins à l’aquarelle de Holly R. sont très doux, et l’histoire est plus sombre. Forme et fond opposés, encore. Ce qui était très différent, c’est l’après : une fois le livre sorti, il appartient aux gens. Mes chansons, je les présente sur scène, donc je peux les « expliquer » par l’interprétation. Il faut plus de lâcher-prise pour une BD. On ne contrôle pas la manière dont elle sera perçue
 
 
 
 
 
 
Contactez-nous Devenir partenaire