Peut-on transformer les clichés dont on est la première victime en kata comique ? Peut-on retourner la violence des préjugés en blagues qui font rire sans blesser personne ? L’humour peut-il pulvériser les idées reçues comme Goku éclate Tao Pai Pai au petit-déj ? En Super Saiyan de la vanne, Umut Köker est devenu, dès son premier spectacle, maître dans l’art de l’esquive et du contre, laissant le public à terre, KO de rire.Né en 1992 à Aubervilliers et élevé à Limeil-Brévannes – autrement dit entre deux arrêts de RER et trois stéréotypes pour CNews –, Umut Köker a très tôt compris qu’en France certains vous collent une étiquette avant même de savoir prononcer votre prénom. D’origines turque et kurde, il a développé un sixième sens : l’humour, la riposte la plus efficace contre la bêtise xénophobe qu’un combo final de Street Fighter.
Physiquement, il impressionne : carrure de videur pour club libertin en bord de périph’, barbe noire de légionnaire en mission suicide, regard de cow-boy ottoman. Mais derrière cette charpente digne d’un Satan Petit Coeur velu se cache un ancien graphiste/ UX designer – ce métier mystérieux qu’on explique mal à ses vieux – qui a troqué la souris pour le micro et les wireframes pour des blagues sur les kebabs.
Son premier spectacle s’appelle Paradoxe. Tout y repose sur un grand écart digne de Ken Le Survivant : le gouffre entre ce qu’il semble être – un molosse taciturne capable de braquer un fourgon de la Brinks avec une tronçonneuse – et ce qu’il est réellement – un type sympa avec des galères sentimentales et un abonnement Netflix illimité, même pour les documentaires chelous.

Sur scène, il raconte son enfance dans les tours, les voisins suspicieux, ses trajets en métro où il devient suspect numéro 1 par défaut, et son arrivée dans le monde du travail à la Défense : cravates mâchées par la peur, open spaces silencieux comme un monastère, et vigiles rivés à leurs écrans, redoutant un éventuel attentat à la cafetière. Chaque situation absurde devient un mouvement chorégraphié par un Jackie Chan de la vanne : les remarques blessantes sont esquivées avec la précision d’un kata, les quolibets retournés en punchlines frappant en pleine poire comme un Kikoken dopé au Ch’i. Le tout avec douceur : le rythme méditatif et posé de Köker tranche avec l’énergie frénétique du stand-up classique, chaque geste et chaque mot trouvant leur juste place. Le rire, lui, résonne comme un Kamehameha immédiat et dévastateur.
Des injustices, Umut Köker en a pris plein la tronche, et pas juste des petites baffes : des coups dignes d’un vilain de Dragon Ball Z en fin de saison. Mais au lieu de hurler au délit de sale gueule, il transforme ses cicatrices encore sensibles en sketchs salvateurs, un véritable yoga du lol, quoi. Paradoxe n’est donc pas seulement un spectacle : c’est un exercice de lucidité, un entraînement à la vulnérabilité et une quête d’identité en prime.

Köker montre que le rire peut devenir un véritable art martial, où retourner les attaques et transformer ses contradictions en force touche profondément le public sans détruire ses organes internes. Son humour de soi, tendre, précis et sans pathos ni militantisme, confirme aussi qu’Umut Köker a beau être un turc, il ne sera jamais un döner de leçons.
En janvier, prenez une séance de para-boxe à pas cher avec le Senseï Köker, le 10 à Clichy à La Relève du Rire (Conservatoire Léo Delibes), le 22 à Besançon au Festival Drôlement Bien (Le Scénacle), le 30 à Lyon (Théâtre à l’ouest), le 31 au Chambon Feugerolles pour l’ Arcomik Festival – Espace Culturel Albert Camus.
Thomas Bernard : Qu’est-ce qui t’a poussé à quitter le milieu du design graphique et de l’UX pour monter sur scène ?
Umut Köker : J’ai toujours aimé observer les comportements humains, c’est ce que je faisais déjà en UX design : comprendre comment les gens fonctionnent. Sauf qu’à un moment, j’ai eu envie de comprendre comment moi je fonctionnais. Le stand-up, c’est un peu la suite logique : au lieu de designer des interfaces, je design une expérience vivante. Sur scène, je travaille les émotions comme je travaillais un parcours utilisateur, sauf que maintenant, la réaction est instantanée : ça rit, ou ça rit pas.
Thomas Bernard : Si tu devais définir ton paradoxe intime, celui qui te colle au quotidien, ce serait quoi ?
Umut Köker : Mon paradoxe intime, c’est d’avoir l’air sûr de moi alors que je doute tout le temps. Je donne l’impression d’être calme, posé, réfléchi – alors qu’à l’intérieur, il y a un vrai combat entre le mec tranquille et le mec angoissé. C’est ce tiraillement-là qui me pousse à créer. C’est fatigant à vivre, mais parfait pour écrire.
Thomas Bernard : Comment travailles-tu l’écriture de tes textes ?
Umut Köker : Je pars d’abord du vécu, mais j’ai gardé du design cette habitude de décortiquer : pourquoi cette situation m’a touché, qu’est-ce qu’elle raconte sur moi, sur les autres. Ensuite, je construis la blague autour de ça. Je ne cherche pas à faire rire tout de suite – je cherche d’abord la vérité, et quand je la trouve, le rire vient naturellement.
Thomas Bernard : Quelle place occupe ton héritage culturel dans ton humour ?
Umut Köker : C’est clairement une source. Quand tu grandis entre plusieurs cultures, tu vis dans le contraste permanent. Et l’humour, c’est le meilleur moyen de naviguer entre ces mondes sans se perdre. Je ne le vis pas comme un poids, mais comme une richesse à explorer. Je ne parle pas de ma culture pour “représenter” quelque chose, mais pour montrer que derrière nos différences, on se débat souvent avec les mêmes paradoxes.
Thomas Bernard : Ton style posé et calme, est-ce un choix réfléchi ou quelque chose de naturel ?
Umut Köker : C’est naturel. J’ai essayé d’être plus énergique au début, mais je jouais un rôle. Aujourd’hui, je préfère être sincère : je ne monte pas sur scène pour séduire, mais pour partager un moment vrai. Et je me suis rendu compte que plus je suis calme, plus les gens écoutent.
Thomas Bernard : Est-ce que l’humour a toujours été pour toi une manière de transformer des blessures en force ?
Umut Köker : Oui. Quand tu ris d’un truc qui t’a fait mal, tu reprends le pouvoir dessus. L’humour, c’est une manière élégante de transformer la douleur en lucidité. Je pense qu’on ne rit pas pour oublier, on rit pour comprendre.

Thomas Bernard : Tu as remporté à la fois le Prix du Jury et celui du Public au Festival de Saint-Gervais Mont-Blanc en 2024. Qu’est-ce que cette double reconnaissance a changé pour toi ?
Umut Köker : C’était un moment fort, parce que le Jury et le Public, ce sont deux lectures différentes. Que les deux aient accroché, ça m’a rassuré : ça veut dire que mon humour parle à la fois au coeur et à la tête. Et ça m’a donné confiance pour continuer à être moi-même, sans essayer de coller à un style ou une tendance.
Thomas Bernard : Est-ce qu’il y a des humoristes ou des artistes (pas forcément dans l’humour) qui t’inspirent particulièrement ?
Umut Köker : Eddie Griffin pour sa liberté et sa manière d’improviser avec une précision incroyable. Dave Chappelle pour son calme et sa profondeur. Et dans un autre registre, Fluide Glacial, justement. Je suis un grand lecteur de BD, et j’ai toujours aimé cette façon de raconter le réel à travers le décalage et l’observation. Il y a dans la BD, comme dans le stand-up, un sens du détail et du rythme qui m’inspire énormément.
Thomas Bernard : Après Paradoxe, quels sont les prochains thèmes ou directions artistiques que tu aimerais explorer ?
Umut Köker : J’aimerais bien enchaîner un autre spectacle, parce que j’ai encore beaucoup de choses à dire. Et puis faire du cinéma – avec cette tête, c’est sûr que j’aurai des rôles. Et pas que celui de Jafar. J’aimerais aussi créer une BD, j’y pense depuis tout petit. Ce serait une manière de boucler la boucle : raconter mes histoires autrement,dans le format qui m’a donné envie de raconter tout court. Et si un jour ma BD devient un film, je promets de ne pas jouer Jafar dedans… sauf si le cachet est bon.




